Archive
Le Regard de Plantu sur le "Printemps Égyptien"
En Egypte, la transition en panne trouve un exutoire avec le dossier israélien
Article écrit par Claire Talon, le Monde, 12 Septembre :
Les tensions diplomatiques qui enveniment les relations entre l’Egypte et Israël depuis la chute de Hosni Moubarak, en février, se sont aggravées dans la nuit de vendredi 9 à samedi 10 septembre lorsque plus de 2 000 manifestants armés de marteaux et de bâtons se sont attaqués au mur récemment érigé par l’armée égyptienne devant l’immeuble abritant les locaux de l’ambassade israélienne au Caire. L’assaut, qui aurait fait au moins un mort et 219 blessés, a provoqué le départ de l’ambassadeur israélien qui a quitté le pays à bord d’un avion militaire israélien.
La lutte contre Israël est un leitmotiv des manifestations organisées par les Frères Musulmans et les salafistes, prompts à jouer sur un antisionisme consensuel pour mieux contourner les sujets de discorde intérieurs. Mais l’antisionisme de l’opinion est général et la quasi-totalité des forces politiques réclament depuis plusieurs mois l’expulsion de l’ambassadeur israélien, l’arrêt des exportations de gaz vers l’Etat juif, et une révision du traité de paix.
Si plusieurs mouvements politiques, dont le Mouvement du 6-Avril (l’un des symboles des jeunes révolutionnaires) ont immédiatement condamné ces attaques, ces pressions persistantes sur l’armée pour qu’elle modifie ses relations avec Israël sont cependant devenues révélatrices des rapports de plus en plus tendus entretenus par les activistes avec le Conseil supérieur des forces armées, qui dirige le pays depuis la chute du régime d’Hosni Moubarak.
Ces événements surviennent d’ailleurs à la suite d’une importante manifestation qui avait réuni vendredi 9 septembre des dizaines de milliers d’Égyptiens venus conspuer le Conseil et exprimer leur déception vis-à-vis du processus électoral qui doit aboutir, fin novembre, à l’élection d’un Parlement.
"Le peuple veut la chute du prochain président de la République." Une ironie amère se dégageait vendredi de la célèbre place Tahrir désertée par la police militaire. Autour du noyau dur des groupes de jeunes révolutionnaires, un mélange bariolé de syndicalistes indépendants, de paysans, de professeurs et de supporteurs de football a appelé d’une même voix une "troisième vague" révolutionnaire poursauver leur mouvement.
Depuis la dispersion par la force de leur sit-in de juillet, la tension n’a cessé demonter entre le Conseil et les "chabab" qualifiés par les militaires de "voyous"financés par l’étranger, et soumis à des vagues d’arrestation sans précédent. Les jeunes activistes reprochent aux militaires de trahir les idéaux de la révolution en maintenant l’arsenal juridique de l’ancien régime, qui entrave le développement de la société civile et brime les libertés politiques. Ils réclament la suspension immédiate des tribunaux militaires pour les civils et la promulgation sans délai de lois facilitant la formation des partis politiques, garantissant l’indépendance de la justice, ainsi que les libertés d’expression, de réunion, de manifestation et d’association. L’annonce d’un calendrier précis établissant le retour à un pouvoircivil et l’activation d’une loi contre la "trahison" qui permette de procéder à une épuration de l’administration publique, sont également présentés comme des impératifs.
"Des élections, on en a eu notre dose sous Moubarak. Le système n’a pas changé, les corrompus sont toujours en poste. Si l’armée ne change pas radicalement les règles du jeu, ces élections seront comme celles de 2005 et de 2010", estime Ahmed Ezzat, coordinateur des Comités populaires pour la défense de la révolution.
Les jeunes révolutionnaires ont été rejoints ces dernières semaines par les nouveaux mouvements qui témoignent de la vitalité de la société civile égyptienne.
Les formations syndicales indépendantes, les professeurs d’université, l’Union des paysans égyptiens manifestent depuis des jours pour la levée immédiate de l’état d’urgence, la tenue d’élections libres dans les facultés, le limogeage des figures corrompues et la reconnaissance des droits des travailleurs.
Le mécontentement a aussi gagné le reste de la classe politique, entrée en campagne électorale à l’occasion du mois de ramadan. Une succession de controverses sur les modalités du processus électoral a exacerbé les tensions entre "laïcs" et islamistes, et rendu l’agenda politique largement illisible pour la majorité des Égyptiens. Le dernier projet de loi sur le découpage électoral, accusé de livrer le futur Parlement aux islamistes et aux caciques de l’ancien régime, a provoqué une levée de boucliers des partis libéraux et de gauche, obligeant l’armée à revenir sur la carte des circonscriptions. Le rôle traditionnel des imams dans la campagne et le poids des structures de clientèle (renforcé par un scrutin pour moitié uninominal) en empêchent beaucoup d’espérer un Parlement aux couleurs de la révolution.
Mais à quelques mois des élections, c’est la nouvelle classe politique dans son ensemble qui cherche à surmonter le scepticisme de la rue vis-à-vis des nouveaux acteurs en présence. "Les partis pré-révolutionnaires n’ont plus de légitimité et les nouveaux sont inconnus à la plupart des gens et sans véritable ancrage électoral, affirme Mohammed Naim, membre du bureau politique du Parti Social Démocrate, l’un des principaux partis de gauche issu de la révolution. Pour l’instant, personne n’est capable de présenter unprojet complet pour diriger le pays à la place de l’armée. On est seulement en train de former cette sphère politique, cela vaprendre du temps, et la véritable bataille n’est pas entre les islamistes et les laïcs, c’est une bataille entre la politisation et la dépolitisation de la rue égyptienne."
L’échec de leur sit-in de juillet a écorné l’image des révolutionnaires parmi les classes moyennes, soucieuses de stabilité et de sécurité. En difficulté pour seconstituer un véritable leadership, les "chabab" tentent aujourd’hui de prendre la tête d’une vaste coalition électorale qui intégrerait les islamistes et les libéraux contre les représentants de l’ancien régime, afin de "corriger le chemin" pris par le Conseil militaire, de défendre "les idéaux de la révolution", les intérêts des travailleurs et du petit peuple.
Le «printemps égyptien» en péril
Editorial de Pierre Rousselin, le Figaro, 12 Septembre :
l’ambassade d’Israël au Caire montre que le «printemps arabe» est en péril et que le risque d’une déstabilisation régionale est bien réel. Lors de la révolution iranienne, en 1979, la prise d’otages à l’ambassade des États-Unis à Téhéran avait été instrumentalisée par les partisans de l’imam Khomeyni pour accélérer la prise du pouvoir par le clergé chiite. Les scènes d’une rare violence qui ont eu lieu vendredi soir devant la représentation israélienne au Caire peuvent laisser croire que l’histoire tente de se répéter.
S’attaquer à un lieu aussi symbolique est évidemment, pour les plus radicaux, une façon de mobiliser une opinion qui n’a jamais adhéré à une véritable paix avec Israël, au moment où la «révolution» s’essouffle et peine à offrir des débouchés politiques ou économiques.
La passivité des autorités civiles et militaires est d’autant plus inquiétante que la provocation était prévisible. Le pouvoir a-t-il laissé faire pour que la menace de chaos justifie un tour de vis sécuritaire et le recours à l’état d’urgence? Ou bien a-t-il perdu le contrôle des événements? Dans les deux hypothèses, les Égyptiens ont des soucis à se faire. Quant aux Israéliens, leur méfiance à l’égard de l’évolution des pays arabes est confortée.
Les acquis de la paix conclue avec le président Sadate ne sont pas remis en cause, mais le climat s’est nettement dégradé. Démilitarisé après les accords de 1979, le Sinaï est ouvert à tous les trafics, les ventes de gaz égyptien sont interrompues et la complicité avec Moubarak est révolue.
L’attaque contre l’ambassade montre surtout combien la question palestinienne peut, à tout moment, enflammer les esprits. À la veille d’une campagne à l’ONU pour la reconnaissance de l’État palestinien, c’est un rappel qui ne peut qu’inquiéter les Israéliens et renforcer leur sentiment d’isolement.
Les militaires, qui arbitrent la transition au Caire, doivent, eux aussi, être conscients des dangers et éviter tout risque de dérapage.
L’Égypte ne réussira sa démocratisation que si elle règle ses problèmes internes en mettant rapidement en marche de nouvelles institutions, en réformant son économie et en attirant investisseurs et touristes étrangers. Tomber dans les pièges tendus par les extrémistes reviendrait à condamner le «printemps arabe» et à faire le lit de l’islamisme.

