
Jérusalem (Israël). Troisième dimanche de carême, dix heures du matin, à Jérusalem. A la porte du Saint-Sépulcre, l’apparition fait sensation. Robe marron ceinturée d’une corde blanche, pieds nus dans ses sandales, Frère Stéphane, géant de deux mètres, un flambeau à fleurs de lys en argent doré dans chaque main, sort à grands pas de la basilique. Le suivent quatre acolytes tenant serrés ciboire, calices et chandeliers, présents offerts en aumônes par Louis XIII et Louis XIV. Sur l’esplanade de pierres blondes baignée de soleil, la scène, incongrue, fige un instant la foule des pèlerins avant qu’elle ne s’engouffre dans le saint des saints sombre comme une grotte et saturé d’encens.
Voilà nos cinq franciscains filant le long des ruelles pavées du souk, dérobant en partie leur royal butin sous de méchants sacs plastiques bleu et vert de supérette. Ils se faufilent entre les étals où embaument le musc, le santal, la cardamome et le cumin, frôlent les pyramides de grenades et d’oranges, manquent d’emporter dans leur élan les piles de châles brodés et les guirlandes de chapelets en bois d’olivier.
Vingt minutes plus tard, les frères mineurs arrivent sains et saufs à l’ombre des remparts qui verrouillent la vieille ville et son lacis de venelles. Ils ont touché au but et rejoint leur couvent Saint-Sauveur, siège de la Custodie de Terre sainte. Ce "ministère" de l’ordre fondé par François d’Assise en 1209 englobe les régions du Levant baignées par la Méditerranée : Israël, Palestine, Jordanie, Syrie, Liban, Egypte, les îles de Chypre et de Rhodes. Les franciscains sont les gardiens du Saint-Sépulcre, depuis la bulle du pape Clément VI signée en Avignon le 21 novembre 1342.
Ont-ils pris un risque ? Cette escapade leur semble toute naturelle. La vieille ville est sous la haute garde de l’armée israélienne, qui patrouille jusque dans la basilique sacrée. Il n’empêche, Frère Stéphane précise : "Ces pièces uniques valent des fortunes. On évite de dire où on s’en sert et pour quelle occasion. Ici, on a une mafia très efficace, rien n’empêcherait une mésaventure. Mais personne n’a jamais pillé les sacristies. Tout est resté."Trente messes chaque jour sont célébrées à Bethléem, vingt-cinq au Saint-Sépulcre, avec celles des cérémonies où cette vaisselle d’or prend place sur les autels.

DEUX CENTS ŒUVRES D’ORFÈVRERIE
Pour l’heure, les calices des rois de France sont attendus dans une cellule de Saint-Sauveur afin d’être inventoriés avant leur départ pour la France où ils seront exposés, pour trois mois, au château de Versailles (Yvelines). Avec plus de deux cents œuvres d’orfèvrerie et des chasubles multicentenaires, chapes, dalmatiques en brocart de soie à fils d’or et d’argent, dont les frères ne mesuraient ni l’ampleur ni le prix avant de les voir ensemble. Un trésor offert au fil des siècles par les cours européennes.
Mains gantées, lunettes sur le nez, manches retroussées, Béatrix Saule, conservatrice générale du patrimoine, directrice du Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon, est à pied d’œuvre dans la cellule exiguë de Saint-Sauveur où s’entassent jusque sur le sol les flambeaux, lampes, et autres objets liturgiques en argent et en or. Il faut dresser un état minutieux de chaque pièce en partance, noter les éclats sur la dorure, l’absence d’un saphir ou d’un rubis, signaler les éléments à restaurer. "Les rois d’Espagne envoyaient trois calices par an, lance-t-elle pour justifier une telle profusion. Le registre d’entrées permet de dater les objets, les poinçons identifient les auteurs. L’Italie donnait les hommes, l’Espagne l’argent et la France la diplomatie."
Soulevant délicatement le couvercle en bois d’une longue boîte poussiéreuse, la commissaire s’émeut devant le parfait état de la crosse dorée offerte par Louis XIV qui repose dans son étui d’origine. Examinant l’ostensoir en or massif piqué de rubis, d’émeraudes et de diamants offert par Charles de Bourbon, roi de Naples – grâce aux aumônes de tout un royaume – et arrivé à Jérusalem le 27 janvier 1747, elle reste sans voix. La pièce d’exception rivalise par sa finesse d’exécution avec le baldaquin et son crucifix – de la même provenance –, aux rocailles et marbrures réalisées en saphirs et lapis-lazuli agrémentées de sarments de vigne et grappes de rubis.
DÉPART DE TRENTE-CINQ CAISSES
Suit l’essayage par Frère Stéphane d’une chasuble en damas rouge, semé de fleurs, fruits, rubans, trophées, griffons, anges, chérubins… brodé aux fils de soie "en peinture à l’aiguille" : le plus spectaculaire des vestiaires liturgiques de ce trésor, provenant de la République de Gênes (1686-1697). Ses dix pièces – chasubles, chapes, dalmatiques, antependium… – ont retrouvé leur éclat après la minutieuse restauration réalisée pendant deux ans par les sœurs adoratrices du Saint-Sacrement de Bethléem.
Soixante-six centimètres de carrure : la mesure relevée par Béatrix Saule entre les épaules du franciscain lui sert de repère en vue de l’installation de cet ornement liturgique à Versailles. La commissaire est à l’affût du moindre détail utile avant le départ des trente-cinq caisses de Jérusalem. Il faut imaginer la mise en scène de cet ensemble inédit pour faire parler l’Histoire.
Devant cette profusion, il est précisé que tout n’arriva pas à bon port. L’exemple de l’aumône de Louis XIII expédiée en 1624 et de sa mésaventure en dit long – 7 125 piastres et une chapelle composée de lampes, flambeaux, croix, bassins, aiguières, boîtes à hosties… en argent doré à fleurs de lys qui complétaient les présents de paramentique (vêtements liturgiques) envoyés trois ans plus tôt.
"Tout laisse à penser, notent Danièle Véron-Denise et Michèle Bimbenet-Privat dans le très complet catalogue qui accompagne l’exposition, que l’escale à Saïda fut désastreuse et qu’y furent dérobés les calices, patènes, croix d’autel, corbeilles, clochettes…", ensemble ciselé entre 1617 et 1624 par l’orfèvre parisien Claude Caignet.
Devant une telle accumulation de richesses, Frère Stéphane le dit sans détour : "Avant les calices des rois de France, les vraies pierres précieuses sont les chrétiens. Ce sont les gens, la population locale, nos pierres vivantes, nous sommes une église." Une population qu’il soigne, éduque et souvent loge – sur les terrains achetés au XIXe siècle par la Custodie et bâtis.
Sa mission est d’un autre ordre. Curé de Bethléem, il est fier d’animer la première école catholique fondée au XVIe siècle (sur les quatorze de Palestine), et d’avoir pu envoyer la première athlète palestinienne aux Jeux olympiques, entraînée grâce aux équipements de sport… Il se réjouit de voir les enfants de toutes confessions dans les cours de musique dispensés à Saint-Sauveur. Et rappelle que toutes les écoles de la Custodie cultivent la mixité : "A Jéricho, nous avons 98 % de musulmans."
"On est en Orient ici avant d’être chrétien, rappelle Frère Stéphane. Vivre ensemble dans un lieu exigu, c’est un œcuménisme au quotidien." Pour le franciscain, le Saint-Sépulcre, "la cathédrale du souk", est un "chez-soi universel". Une Babel où résonnent et s’emmêlent les chants de toutes les communautés chrétiennes, latine, grecque, arménienne, éthiopienne, syriaque, copte.
Une Babel qui bientôt disposera d’un musée du christianisme à Saint-Sauveur. "L’exposition de Versailles nous donne l’occasion de mieux comprendre la nature et la valeur de notre patrimoine", analyse Frère Pierre-Baptiste Pizzabolla, patron de la Custodie qui veut en assurer la sauvegarde. Le temps aussi, est-il convaincu, de tisser encore les liens entre les communautés, même si eux, les franciscains, n’arrivent pas à faire tomber les hauts murs dressés par l’Etat.











