Amman, envoyé spécial. Si la guerre syrienne opère insensiblement, au grand dam des Frères musulmans jordaniens, un rapprochement entre le royaume hachémite et Israël, c’est que les deux pays ont un ennemi commun : l’Islam radical. A Amman comme à Jérusalem, la crainte de voir des mouvements comme le Front Al-Nosra, lié à Al-Qaida, bénéficier du transfert d’armements sophistiqués, s’est nettement renforcée.

Comme les Jordaniens s’inquiètent tout autant de la montée de la guerre civile en Irak, le scénario de la constitution d’un axe extrémiste partant du sud de la Syrie vers l’Irak, passant au travers des gouvernorats de Mafraq et Zarqa, dans l’est du royaume, leur paraît gagner en crédibilité. Cette menace explique le récent déploiement de 200 officiers américains en Jordanie, dont la vocation est de préparer l’envoi éventuel de forces spéciales chargées de sécuriser les sites d’armes chimiques en Syrie, de former des spécialistes jordaniens capables de gérer un tel risque, et d’adresser un avertissement à Damas.
La question des armes chimiques syriennes "est très préoccupante, insiste un conseiller du ministre jordanien des affaires étrangères, car si les Syriens en font un usage massif dans la région de Deraa, ce n’est pas 1 500 ou 2 000 réfugiés syriens par jour qui arriveront en Jordanie, mais 100 000 !". "Nous ne pouvons pas prendre le risque de permettre à ces groupes extrémistes syriens d’entrer en possession d’armes chimiques. Si cela se produit, nous agirons", assure-t-il.
LE ROYAUME HACHÉMITE, "VERROU" ENTRE L’IRAK ET LA SYRIE
Notre interlocuteur relativise l’annonce de l’envoi d’un état-major de"précurseurs" américains : la mission américaine à Amman compte 50 personnes, note-t-il, et il y a en permanence au moins 500 militaires sur le sol jordanien, en particulier sur la base aérienne d’Azraq (à 100 km à l’est d’Amman).
Le soutien constant de Washington à Amman s’explique par la situation géostratégique du royaume, considéré par les Etats-Unis et Israël comme un "verrou" entre l’Irak et la Syrie. Entre ces deux fronts, le roi Abdallah II mène un jeu diplomatique périlleux. Officiellement partisan d’une solution politique en Syrie, il ménage le président Bachar Al-Assad, tout en permettant que son territoire serve de zone de transit aux armes à destination de la rébellion. Le gouvernement jordanien ne nie plus, officieusement, que des armes croates, achetées sur fonds saoudiens, aient été transférées aux rebelles syriens, via Amman.
"Le seul problème, note Fahed Al-Khitan, éditorialiste au quotidien Al-Ghad, c’est qu’une partie de ce stock est restée en Jordanie, et qu’il est écoulé au marché noir, dans la zone frontalière." Même s’il ne s’agit que d’armes légères, le risque d’une militarisation accrue de la région est réel. Le gouvernement jordanien, assure-t-il, "mène une guerre préventive sur la frontière, en coordination avec l’opposition syrienne modérée, et parfois en coordination avec le gouvernement syrien. Le royaume hachémite s’allierait avec le diable pour faire disparaître la menace de l’islam radical."
ZONE TAMPON À LA FRONTIÈRE JORDANO-SYRIENNE
Pour autant, comme le confirme un expert militaire occidental, "les Jordaniens ne sont pas en position de défense active, en tout cas, ils ne veulent pas s’afficher comme tels. Ils se contentent de faire savoir qu’ils considèrent la coopération avec les Etats-Unis comme une assurance-vie". La Jordanie a mobilisé environ 20 000 hommes pour répondre à d’éventuelles incursions frontalières, mais le royaume se garde de toute provocation : lorsque des obus syriens tombent – de plus en plus fréquemment – sur son territoire, Amman n’adresse pas de protestation officielle.
Plusieurs sources confirment qu’une discrète coordination s’est engagée entre le Royaume hachémite, les Etats-Unis, la Turquie et Israël, pour envisager l’après-Assad. La mise en place d’une zone tampon à la frontière jordano-syrienne fait partie de cette réflexion. Un tel projet est encore très aléatoire, notamment parce qu’il suppose l’instauration d’une zone d’interdiction aérienne.
Si les visites régulières du premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, à Amman (les dernières remontent à décembre 2012 et février 2013) ne font jamais l’objet d’une grande publicité, la coopération entre Israël et le royaume hachémite s’est nettement renforcée : l’Etat juif a accepté d’ouvrir sur son territoire des corridors routiers pour acheminer les exportations et importations jordaniennes vers le port israélien de Haïfa, dont le débouché naturel vers le port syrien de Tartous est condamné.









