Téhéran investit dans la colère islamiste
Paru dans Liberation, le 17 septembre 2012
Par JEAN-PIERRE PERRIN
ANALYSE Profitant des violences après le film anti-islam, le régime iranien augmente sa récompense à celui qui tuera Salman Rushdie.
On l’avait oubliée, cette fondation religieuse iranienne, dite du 15 Khordad qui, de la fin des années 80 à celle des années 90, appelait régulièrement tous les musulmans à assassiner l’écrivain britannique Salman Rushdie pour son livre les Versets sataniques, jugé blasphématoire. A la surprise générale, elle a refait surface, en portant la prime à 3,3 millions de dollars (2,5 millions d’euros), soit 500 000 de plus que lors de la dernière surenchère, en octobre 1998.
«Poison». C’est encore l’ayatollah Hassan Sanei qui a lancé ce nouvel appel au meurtre, relayé par les agences officielles iraniennes. «Tant que l’ordre historique de Khomeiny de tuer l’apostat Salman Rushdie […] n’aura pas été exécuté, les attaques [contre l’islam] comme celle de ce film offensant le prophète [l’Innocence des musulmans, ndlr] se poursuivront. L’ordre de le tuer avait été donné pour éradiquer les racines de la conspiration anti-islamique. Il serait très approprié de l’exécuter en ce moment», a lancé ce proche du Guide suprême Ali Khamenei.
Les précédentes menaces de mort et la fatwa originelle de Khomeiny obéissaient à des considérations de politique intérieure ou de géopolitique. Lorsque le père de la révolution iranienne avait lancé sa fatwa, en février 1989, il s’agissait pour lui de faire oublier la paix sans gloire signée avec l’Irak quelques mois auparavant, qu’il avait résumée en disant avoir été contraint «d’avaler le poison». En 1998, la relance du décret, via une augmentation de la récompense (300 000 dollars de plus), correspondait à la volonté des clans les plus radicaux du régime de torpiller la politique d’ouverture du président Khatami.
Aujourd’hui, la reprise de la fatwa meurtrière s’inscrit – mais ce n’est pas la première fois – dans le cadre de la guerre larvée entre les deux grandes orientations (sunnite et chiite) du monde musulman, avec en arrière-fond le conflit syrien. Téhéran ayant tardé à profiter de l’aubaine que constitue pour les islamistes radicaux la diffusion d’un petit film amateur islamophobe, il cherche à reprendre la main en faisant des Versets sataniques l’origine d’une conspiration blasphématoire au sein du monde occidental, dont le film l’Innocence des musulmans serait le dernier avatar.
Si l’enjeu, pour Téhéran, a toujours été de dépasser le clivage sunnite-chiite pour prétendre au leadership du monde musulman, il se doit à présent de faire oublier aussi une image désastreuse née de son soutien sans limite au régime de Bachar al-Assad (lire page suivante).D’où la résurrection de cette fatwa, qui apparaît comme une tentative d’allumer un contre-feu. Téhéran voudrait que l’attention du monde arabe soit davantage polarisée par le film contre l’islam et Rushdie que par la cause de la rébellion syrienne.
Immédiatement, le Hezbollah, principal relais de Téhéran au sein du monde arabe, est lui aussi passé à l’offensive. Hier, dans la banlieue de Beyrouth, son secrétaire général, Sayyed Hassan Nasrallah, a fait une apparition surprise en public – il vit caché depuis la fin de la guerre de l’été 2006 entre Israël et le Liban – et a tenu son premier discours depuis 2008, provoquant des scènes de délire parmi la foule immense rassemblée dans la banlieue sud de la capitale. Lui aussi, sans doute sur instruction de son parrain iranien, a lié le film au livre de Rushdie, à la nuance près qu’il a décrit le premier comme la «pire attaque contre l’islam, pis encore que les Versets sataniques, que le fait de brûler des exemplaires du Coran en Afghanistan ou que les caricatures du prophète Mahomet» (publiées par un journal danois en 2005).
«Disciplinée». Là encore, pour le Hezbollah, il s’agit de faire oublier son soutien désastreux en termes d’image au régime syrien, puisqu’il a coûté sa popularité à Hassan Nasrallah – il était, avant la crise syrienne, la personnalité la plus populaire du monde arabe. Là encore se dessine en toile de fond le conflit sunnite-chiite. «La réaction [au film] n’avait été à présent que le fait des seuls sunnites. A présent, Nasrallah montre que les chiites sont eux aussi concernés et dévoile donc un autre visage. La différence, c’est qu’avec lui les manifestations se déroulent de façon disciplinée et sans incident. Il témoigne de sa capacité extraordinaire de mobilisation», souligne le politologue libanais Ziad Majed, professeur à l’université américaine de Paris. D’ailleurs, le Parti de Dieu n’entend pas en rester là : de nouvelles manifestations contre le film sont prévues dans les autres villes chiites du Liban.
Pour les révoltés syriens, ces manifestations auront peut-être un goût amer : le monde arabe s’est davantage mobilisé pour un obscur petit film blasphématoire que contre les innombrables massacres commis par Bachar al-Assad.