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Comment les Tunisiennes résistent aux islamistes

Paru dans Le Figaro, le 17 Septembre 2012

Par Arielle Thedrel 

Manifestation à Tunis pour la défense des droits des femmes, le 13 août dernier.

 

REPORTAGE – Elles craignent une remise en cause des droits dont elles jouissent, exceptionnels dans le monde arabe. Les islamistes d’Ennahda et la complaisance du gouvernement de Hamadi Jebali à l’égard des salafistes mettent leurs nerfs à dure épreuve.

Les femmes sont-elles l’avenir de la Tunisie? «Oui, mais c’est le genre de slogan que j’évite devant mes collègues islamistes d’Ennahda», répond en éclatant de rire Selma Mabrouk. Le 14 janvier 2011, jour de la fuite de l’ancien président Ben Ali, Selma a décidé de suspendre ses activités de médecin pour entrer en politique. Elle est l’une des 17 députées du parti Ettakatol (centre gauche) à l’Assemblée constituante élue le 23 octobre 2011. Ettakatol a noué une alliance avec Ennahda, «qui met parfois mes nerfs à rude épreuve», confesse la jeune femme. Selma est aussi l’une des 22 membres de la commission Droits et libertés qui a accouché le mois dernier d’un projet d’article incendiaire car il substitue au principe de l’égalité des sexes celui de «complémentarité». Au palais du Bardo, où siège l’Assemblée, le diable se cache souvent dans les détails.

En Tunisie, la femme jouit de droits exceptionnels dans le monde arabe depuis la promulgation en 1956 par Habib Bourguiba du Code du statut personnel qui a aboli la polygamie, imposé une procédure judiciaire pour divorcer et autorisé le mariage seulement sous consentement mutuel. Des acquis qui touchent désormais au sacré. «Les islamistes se posent en champion de l’égalité des sexes, mais visiblement, pour eux, la femme ne se définit que par rapport à l’homme et n’existe pas en dehors de la famille», constate Lobna Jeribi, députée, elle aussi d’Ettakatol. Après les tentatives d’inclure une référence à la charia dans le préambule de la Constitution et les violences en série de groupuscules salafistes téléguidés par des forces plus ou moins obscures, le projet d’article 28 a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Le 13 août, des milliers de Tunisiens, en majorité des femmes, sont descendus dans la rue pour exiger son retrait. L’une des plus importantes manifestations depuis la chute de l’ancien régime.

Avocate réputée combative, la députée islamiste Farida Labidi, à l’origine de la polémique, peine à lever l’ambiguïté: «Nous avons été mal compris. Le mot complémentarité signifie simplement que les relations entre hommes et femmes ne doivent pas être conflictuelles. Le Prophète a dit que la femme est la sœur de l’homme. Pourquoi rejeter les principes de l’islam?» Farida, qui porte le voile et une veste qui cache soigneusement ses épaules, réprime difficilement sa colère: «On nous accuse de vouloir restreindre les droits des femmes, mais nous, islamistes, avons vécu l’enfer! Pendant trente ans, on nous a interdit de porter le voile! Et que faisaient-elles alors ces femmes démocrates? Elles se taisaient!»

«Nous devons rester vigilants»

L’Assemblée s’était donné un an pour adopter une nouvelle loi fondamentale qui ambitionnait de rassembler la société tunisienne. Mais, faute de consensus, la date butoir, fixée initialement au 23 octobre prochain, risque d’être reportée. Au cœur du conflit, la nature du futur régime: parlementaire pour le parti islamiste, qui compte asseoir ainsi son hégémonie ; semi-présidentiel pour ses opposants qui veulent un équilibre des pouvoirs. Selon Selma Mabrouk, «les parlementaires démocrates ont fait beaucoup de concessions. Ils n’ont gagné que sur un ou deux articles». Et malheureusement, déplore la jeune femme, «leur absentéisme a facilité la tâche d’Ennahda». Depuis des mois, les islamistes lancent des ballons d’essai, projets de loi ou simples rumeurs, pour tenter de limiter la liberté d’expression, de désengager l’État dans l’éducation des enfants, de doter le Conseil supérieur islamique de véritables pouvoirs ou de créer une instance chargée de lancer des fatwas. La complaisance du gouvernement de Hamadi Jebali à l’égard des salafistes qui multiplient les coups de force en toute impunité ajoute au malaise. Pour Selma Mabrouk, «l’explication optimiste est que les islamistes courtisent leur base ultraconservatrice en vue des élections de l’année prochaine. La pessimiste est qu’ils y croient vraiment».

À en croire Selma, les choses se sont sérieusement gâtées en juin, après le saccage par des salafistes de l’exposition Printemps des arts à La Marsa. «Pendant deux jours, nous avons dû débattre sur un projet de loi criminalisant l’atteinte au sacré.» Et une fois de plus, les assaillants n’ont pas été sanctionnés. Deux des artistes risquent en revanche cinq ans de prison pour avoir offensé l’islam. «Il faut être solide pour composer avec les islamistes, reconnaît Lobna Jiribi. Il est évident que nous ne partageons pas le même projet de société. Je ne crois pas qu’ils souhaitent instaurer une théocratie, mais nous devons rester vigilants et continuer de jouer les garde-fous.»

Oum Zied est une légende en Tunisie. Militante des droits de l’homme, opposante à Ben Ali, éditorialiste sans concessions, elle accuse le chef de l’État, Moncef Marzouki, et le président du parlement, Moustapha Ben Jaafar, alliés tous deux d’Ennahda, d’avoir «donné un blanc-seing aux islamistes». La conversion de ces derniers à l’État de droit la laisse sceptique. «Je leur ai fait confiance au début. J’ai cru qu’ils étaient devenus pragmatiques. Ils nous promettaient l’expérience turque. Elle m’a tout l’air d’être afghane quand j’entends ce taliban de Sadok Chourou s’appuyer sur un verset du Coran pour proposer de punir les barrages sauvages en coupant les mains de ceux qui les érigent!» Comme Oum Zied, Yadh Ben Achour, qui fut le président de la Haute Instance pour la réalisation des objectifs de la révolution, se sent «trahi». «J’ai une indigestion de la chose religieuse. Il ne se passe un jour sans qu’un imam voyou appelle au meurtre ou que des salafistes attaquent des femmes, des artistes ou des bars. Et de gloser sur la charia, le niqab ou la polygamie… Pendant ce temps, les réformes sont remises aux calendes grecques.»

Une bombe

Face à une opposition politique aussi faible que divisée, les islamistes semblent aujourd’hui mener la danse. «Ils avancent leurs pions et tentent de voir jusqu’où ils peuvent aller, explique Oum Zied. Tout cela m’attriste, mais ne m’inquiète pas vraiment parce que la société tunisienne n’a plus peur. Quand ils ont voulu introduire la charia dans la Constitution, nous avons lutté pendant des semaines pour nous y opposer et nous avons gagné. Il faut reconnaître que les femmes ont été les plus combatives. Bourguiba et Ben Ali les ont utilisées comme une façade démocratique, mais ne leur en déplaise, ils ont laissé une bombe qui éclatera au visage de tous ceux qui voudront revenir en arrière: c’est le Code du statut personnel.»

L’adoption de la nouvelle Constitution nécessitera une majorité des deux tiers qu’Ennahda n’obtiendra qu’avec le soutien d’Ettakatol et du Congrès pour la République, le parti de Moncef Marzouki. Mais Emna Menif ne compte pas trop sur les politiques, «enfermés dans une logique électoraliste et déconnectés du terrain», pour renverser la vapeur. Chef de service au CHU de Tunis, Emna est aussi la présidente de l’association Kolna Tounes, qui a rejoint la «Coalition pour les femmes de Tunisie». La Coalition, qui vient tout juste d’être légalisée, tente de fédérer toutes les organisations de femmes démocrates. Depuis un an, Kolna Tounes multiplie les actions culturelles et éducatives pour conscientiser et réconcilier la société tunisienne. Les fondamentalistes ne font pas peur à la jeune femme. «Il y a quinze jours, raconte-t-elle, nous avons organisé un stage de danse et de théâtre pour les enfants dans un village du Cap Bon. Une bande de salafistes a tenté d’interrompre le spectacle. Nous avons tenu bon et ils ont fini par assister sagement à la représentation.» Pour Emna, «ce brouillon de Constitution est une horreur juridique», mais elle se dit confiante et compte sur «la résistance de la société civile, des jeunes, des enseignants, des journalistes, des artistes et bien sûr des femmes, qui en sont devenues le fer de lance car ce sont elles qui ont le plus à perdre. Nous sommes devenus un véritable contre-pouvoir avec lequel Ennahda devra forcément composer».

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