Révolutions arabes : la tectonique syrienne
Paru dans le Figaro, le 24 Aout 2012
Par Gilles Kepel
TRIBUNE – Gilles Kepel, professeur à Sciences Po, analyse en quoi les événements en Syrie modifient notre lecture du « printemps arabe ».
Après une première phase où les démocrates occidentaux se sont identifiés à la jeunesse descendue au nom des droits de l’homme avenue Bourguiba à Tunis ou place Tahrir au Caire et se sont enthousiasmés pour les révolutionnaires qui prirent spontanément les armes depuis Benghazi pour faire choir la dictature libyenne, l’appuyant avec les frappes de l’Otan, l’institutionnalisation politique du changement a échappé à ceux qui l’avaient initié.
Les structures profondes et les forces organisées des sociétés arabes contemporaines, les divers mouvements et partis islamistes, les réseaux tribaux appuyés sur des milices armées ont mobilisé les électeurs et conquis la majorité dans la plupart des Parlements, portant même un frère musulman à la présidence de l’Égypte, plus de quatre-vingts ans après la fondation de ce mouvement dans la vallée du Nil.
La perplexité des opinions occidentales envers l’évolution de la situation politique arabe a accompagné celle des investisseurs face à la dégringolade du cours de Bourse de Facebook, rassembleur de la jeunesse révolutionnaire, mais la légitimité du suffrage universel a fait des divers partis issus des Frères musulmans, voire du salafisme, des interlocuteurs officiels - sauf à renier ses convictions démocratiques. À l’engouement des débuts s’est substitué un réalisme qui rend comptables les nouveaux gouvernements, notamment islamistes, de leurs réalisations dans les domaines économiques et sociaux, et remet à la sagesse des électeurs arabes le choix de les sanctionner ou de les reconduire au prochain scrutin.
Cette routinisation démocratique, qui met par ailleurs sous tension des mouvements issus de la clandestinité, de l’action secrète, et dont les membres les plus radicaux tenaient la démocratie pour la pire des impiétés, car elle substituait la souveraineté du peuple à celle d’Allah, n’est pourtant plus l’enjeu majeur, un an et demi après le début des révolutions arabes.
Le drame syrien en est l’illustration la plus terrible, passé le signe avant-coureur de la répression du soulèvement à majorité chiite au Bahrein dès mars 2011: c’est l’équilibre d’ensemble du monde arabe, et à travers lui l’articulation du Moyen-Orient au système du monde depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui fait aujourd’hui question. La Syrie, voisine de l’État hébreu et alliée de la République islamique, est en effet la clé de voûte de cette architecture. L’un des piliers repose sur le Levant, structuré par l’antagonisme israélo-palestinien et ses effets de souffle vers le Liban, la Jordanie ou le Sinaï égyptien. L’autre pilier s’appuie sur le golfe Persique, exportateur majeur des hydrocarbures qui fournissent l’énergie à l’économie mondiale, dont les cours s’envolent aujourd’hui à la mesure de l’antagonisme entre l’Iran et les pays arabes du Conseil de coopération du Golfe qui questionne le passage des tankers dans le détroit d’Ormuz. Il est prolongé d’un affrontement intra-arabe entre les sunnites d’une part, les chiites et leurs alliés alaouites de l’autre, dont la Syrie, Bahrein, mais aussi le Liban et l’Irak constituent les champs de bataille principaux pour aujourd’hui et demain. Dans cet affrontement, les pétromonarchies arabes sont un acteur essentiel, particulièrement l’Arabie saoudite et le Qatar.
Ces deux États de taille très différente, mais tous deux richissimes d’une rente pétrolière et gazière dont la contrepartie est l’obsession sécuritaire, interne et surtout extérieure, ont réagi différemment aux révolutions arabes dans un premier temps. La diplomatie proactive de Qatar, à travers le relais médiatique exceptionnel d’al-Jazeera, a encouragé celles-ci, choisissant très vite de les préempter et d’appuyer partout les Frères musulmans, dont le réseau international lui fait espérer de contrebalancer par un «croissant frériste» le poids du colosse saoudien et de ses affidés salafistes. Riyad, initialement méfiant et réactif, hostile aux Frères qui concurrencent son hégémonie sur l’islam sunnite, a mis ensuite toute son influence derrière les salafistes, dont les principaux oulémas sont saoudiens. L’Égypte, dont l’économie à bout de souffle a un besoin vital des pétrodollars du Golfe pour nourrir ses 90 millions d’habitants, est l’illustration par excellence de cette compétition intra-sunnite saoudo-qatarie, par salafistes et frères musulmans locaux interposés.
Mais c’est en Syrie que se joue aujourd’hui la «mère des batailles» entre des forces sunnites régionales démographiquement majoritaires, elles-mêmes désunies, et des chiites minoritaires, cherchant à s’allier aux autres minorités régionales, notamment alaouites, chrétiennes ou druzes, sous l’égide de Téhéran, engagé dans une course périlleuse à l’arme nucléaire. En ce sens, les enjeux internes syriens, le combat démocratique engagé par les forces de l’opposition contre «l’État de barbarie» qu’a si bien analysé Michel Seurat, sont directement articulés - et c’est la grande différence avec la Libye, par exemple, qui empêche d’assimiler Alep à Benghazi - avec des lignes de force tectoniques qui les dépassent, où les acteurs, par-delà les pétromonarchies du Golfe et l’Iran, ont pour nom Israël, la Russie, la Chine et les États-Unis (et, dans une moindre mesure, l’Europe). La guerre civile en Syrie inaugure de la sorte une mutation structurelle dans les révolutions arabes, qui touche désormais aux enjeux centraux du monde - et qui se jouera au moins autant dans le détroit d’Ormuz ou à Jérusalem que dans les banlieues de Damas ou d’Alep.
Gilles Kepel est membre senior de l’Institut universitaire de France et auteur du Prophète et Pharaon. Les mouvements islamistes dans l’Égypte contemporaine, réédition 2012, Folio Histoire.
