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La crise syrienne contamine le Liban

Paru dans Le Monde, le 23 Aout 2012

Par Laure Stephan

 

A Tripoli, dans le quartier de Bab Al-Tebbaneh, des milices sunnites, soutien des rebelles syriens.

 

Sept morts et plus de 70 blessés, c’est le lourd bilan des combats qui secouent, de nouveau, depuis le lundi 20 août, la périphérie de Tripoli, la grande ville du nord du Liban. Mercredi matin, il y régnait un calme précaire ponctué de tirs sporadiques. Ces affrontements font suite à d’autres épisodes violents dans le pays : enlèvements, routes coupées… La multiplication de ces incidents, depuis le 15 août, semble indiquer que la crise syrienne s’installe au Liban, divisé entre partisans et opposants au président syrien Bachar Al-Assad.

Les combats de Tripoli opposent deux quartiers, rivaux de longue date. Entre eux, les tensions ont explosé dès le début du soulèvement syrien, en mars 2011. En mai et en juin de la même année, les accrochages avaient déjà fait plus de 20 morts.

Le différend est à la fois politique et confessionnel entre les deux faubourgs voisins, où la pauvreté et les réflexes communautaires sont largement exploités. Jabal Mohsen, situé sur les hauteurs, est à majorité alaouite (la confession de la famille Assad) et prorégime syrien. Bab Al-Tebbaneh, en contrebas, est à dominante sunnite et soutient la révolte. Parmi les habitants de ces quartiers miséreux, au-delà des mots partisans, le ras-le-bol le dispute à l’inquiétude face à la reprise de la violence des milices.

L’armée libanaise, dont plusieurs soldats ont été blessés, a été déployée en force."La répétition des incidents à Tripoli est inacceptable. Pourquoi fermer les yeux sur les armes qui affluent de part et d’autre [vers les quartiers ennemis] ? Les affrontements confessionnels servent un conflit régional importé", explique auMonde Misbah Al-Ahdab, politicien indépendant proche de l’opposition et ancien député de Tripoli.

"PLONGER LE LIBAN DANS L’INSTABILITÉ"

Les tensions à Tripoli entre sunnites et alaouites (qui représentent une toute petite communauté au Liban) "ne sont pas nouvelles", rappelle Imad Salameh, professeur de sciences politiques à la Lebanese American University (LAU) de Beyrouth. "Mais elles se déroulent cette fois dans un timing qui n’a rien d’accidentel. Le régime syrien multiplie les efforts pour plonger le Liban dans l’instabilité, afin de lier son destin au sort de la région", estime l’analyste. Il relève les conséquences déjà "dévastatrices" de la crise syrienne au Liban. Selon lui, le pays se trouve "dans une situation incertaine : il n’est ni en guerre ni en paix".

Parmi les autres retombées du conflit syrien, les enlèvements qui se sont produits depuis le 15 août. Ce jour-là, un puissant clan chiite, les Moqdad, a revendiqué le rapt d’une trentaine de ressortissants syriens, présentés comme proches de l’Armée syrienne libre (ASL). Les membres du clan ont affirmé agir en représailles à l’enlèvement en Syrie par des rebelles d’un de leurs parents, accusé d’appartenir au Hezbollah, ce que le Parti de Dieu dément.

Depuis, les Moqdad ont dit avoir relâché plusieurs otages qui n’auraient aucun lien avec l’ASL ; mais ils détiennent toujours, outre des Syriens, un ressortissant turc. Et depuis le 15 août, dans le sillage du clan, d’autres groupes ont enlevé des citoyens syriens sur le sol libanais. Des actes condamnés, mardi, par le président Michel Sleimane, qui a réclamé des mandats d’arrêt à l’encontre des ravisseurs.

Plusieurs responsables de l’opposition libanaise, solidaire de la révolte syrienne, estiment que les kidnappings commis par les Moqdad constituent une réponse, par procuration, du Hezbollah (allié du régime syrien et membre de la coalition au pouvoir) et de Damas à l’arrestation à Beyrouth d’un de leurs alliés libanais, Michel Samaha.

"L’ETAT EST FAIBLE, IL JOUE AVANT TOUT UN RÔLE DE MÉDIATEUR"

Le 18 août, Hassan Nasrallah, le secrétaire général du Parti de Dieu, a nié toute implication dans les enlèvements commis par les Moqdad. "Ce qui s’est passé a échappé au contrôle du Hezbollah", s’est-il défendu.

Tout en "condamnant" les enlèvements, Alain Aoun, député du Courant patriotique libre (CPL, membre de la coalition au pouvoir et allié chrétien du Hezbollah), s’inquiète : "Plus la crise syrienne, qui impliquent certains Libanais, dure, plus le Liban glisse vers le chaos." L’élu fustige les mouvements de combattants syriens dans le pays.

Le nord et la Bekaa (nord-est), territoires frontaliers de la Syrie dont les populations sunnites soutiennent la révolte anti-Assad, sont des zones de repli pour les rebelles et des régions de trafic d’armes, dans des proportions décrites comme mineures par les spécialistes. Mais les incidents sont récurrents à la frontière libano-syrienne ; Beyrouth y a d’ailleurs déployé ses troupes en juillet, à la suite d’incursions répétées de Damas.

Les autorités sont-elles en mesure d’enrayer les violences liées au conflit syrien ?"L’Etat est faible, il joue avant tout un rôle de médiateur, note le politologue Imad Salameh. Les tensions sont fortes entre sunnites et chiites. Chacun se prépare au pire, si des combats interconfessionnels devaient avoir lieu en Syrie, risquant de se répercuter au Liban. Dans le même temps, les principales formations [le Hezbollah chez les chiites, le Courant du futur de Saad Hariri parmi les sunnites]ne veulent pas d’un conflit intérieur."

Dans un "appel à la raison", le président du Parlement, Nabih Berri (majorité), a exhorté, mardi, les Libanais à "protéger le Liban [d'eux-]mêmes". Commentant les combats à Tripoli, sa ville natale, le premier ministre, Najib Miqati, qui prône la distanciation du Liban par rapport à la crise syrienne, a mis en garde contre "le fait d’entraîner le Liban dans les flammes qui l’entourent", dénonçant sans les nommer "de nombreuses parties" désireuses d’"impliquer le pays dans ces crises".

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