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Le « coup d’éclat » permanent du président égyptien

Paru dans Le Figaro, le 21 Aout 2012

Par Delphine Minoui

Mohammed Morsi s’est spectaculairement débarrassé de la vieille garde de l’armée, au profit d’une nouvelle génération d’officiers. La rue égyptienne salue son audace, mais certains s’inquiètent de l’étendue de ses pouvoirs.

Mohammed Morsi (au centre) et le maréchal Hussein Tantaoui (à droite), le 6 août dernier à El Arish, dans le Sinaï.Ce dimanche 12 août, Mohammed Morsi est à bout. Les traits tirés, le tout nouveau président égyptien revient d’une visite dans le Sinaï, où quelques jours plus tôt un attentat terroriste – qui a coûté la vie à seize gardes frontières postés entre Israël et la bande de Gaza – a révélé au grand jour les dysfonctionnements internes de l’armée égyptienne. Dans un élan de zèle inattendu, il convoque l’indéboulonnable ministre de la Défense, le maréchal Tantaoui, en poste depuis vingt ans, et son chef d’état-major, Sami Annan, les vrais «maîtres» du pays depuis la révolution. Dans le huis clos du palais présidentiel, ces derniers sont froidement remerciés, puis gardés sous haute surveillance pendant quelques heures, alors que les noms de leurs remplaçants sont rendus publics.

La description des conditions de ce «coup d’éclat» historique, qui alimente ces jours-ci la rumeur cairote, en dit long sur l’humiliation sans précédent infligée à la vieille garde militaire égyptienne. «Morsi a frappé fort. En écartant les deux dernières “momies” de l’ère Moubarak, il s’est imposé, en quelques heures, comme le nouvel homme fort de l’Égypte, tout en mettant au pas l’institution militaire, colonne vertébrale du régime depuis l’avènement de la République en 1952», observe Saïd Sadek, professeur de sociologie politique à l’université américaine du Caire.

Le bras de fer engagé depuis l’élection présidentielle de juin dernier entre l’armée et les Frères musulmans, dont est issu Mohammed Morsi, promettait une confrontation de taille. Personne, pourtant, ne s’attendait à ce qu’elle soit si soudaine. La barbe grisonnante, cet ingénieur islamique de 60 ans n’a jamais brillé par son charisme. Surnommé la «roue de secours» pour avoir remplacé au pied levé le vrai cerveau de la confrérie, Khairat el-Shater, disqualifié en raison d’une condamnation remontant à l’ère Moubarak, il l’emporte de justesse au deuxième tour, le 16 juin, contre son rival Ahmed Chafiq, le favori des militaires. Sa marge de manœuvre est limitée. Entre les deux tours, le Conseil supérieur des forces armées (CSFA), dirigé par le maréchal Tantaoui et en charge de la transition, a dissous le Parlement nouvellement élu et dominé par les islamistes pro-Morsi, s’octroyant de facto le pouvoir législatif. «Entre Morsi et Tantaoui, la guerre froide était déclarée. Le CSFA rendait impossible toute initiative du président. C’est comme si nous avions deux chefs à la tête du même État», relève Mohammad Soudan, porte-parole des Frères musulmans dans la ville d’Alexandrie.

Contre toute attente, Morsi passe alors à l’offensive. Le 29 juin, il prête symboliquement serment sur la place Tahrir, le «cœur» de la révolution égyptienne, en promettant de «protéger intégralement les intérêts du peuple», sous-entendu face au pouvoir militaire. Mais la population égyptienne a d’autres attentes plus pressantes: une amélioration des conditions de vie. L’économie va mal. Le réseau électrique est défaillant. En pleine canicule estivale, qui coïncide avec le ramadan, les coupures de courant deviennent rapidement insupportables. ­«Morsi, où es-tu?», crient les passagers bloqués, le 9 août, dans une rame du métro cairote. À Charqiya, Domyat ou encore Port-Saïd, des rassemblements de contestation s’organisent. Profitant de ce vent de mécontentement, plusieurs médias proches de Tantaoui appellent à une manifestation géante le 24 août contre le «règne des Frères». Pendant ce temps, les réseaux sociaux bruissent de rumeur sur une tentative de coup d’État militaire et un complot visant à assassiner le président. «Morsi se sentait en position de faiblesse. Il attendait désespérément le moment opportun pour contre-attaquer», remarque Saïd Sadek.

«Œuvre pharaonique»

Le 5 août, l’attentat qui endeuille le Sinaï se présente comme une occasion idéale pour renouveler, une semaine plus tard, le commandement vieillissant d’une armée jugée défaillante et trop portée sur la chose politique. Il la saisit au vol. En abrogeant la fameuse «déclaration constitutionnelle complémentaire» du CSFA qui faisait de l’armée le garant des lois, Morsi récupère également le pouvoir législatif et s’octroie le droit, si besoin, de former une nouvelle assemblée constituante. «Morsi décapite l’armée», titre aussitôt le quotidien al-Watan, en qualifiant ce geste d’«œuvre pharaonique».

L’annonce surprise, à laquelle ni le puissant Tantaoui ni ses acolytes n’ont, étonnamment, opposé aucune forme de résistance, a-t-elle été négociée? Et dans quelles conditions? Pour Tarek Radwan, chercheur au centre Rafic Hariri pour le Moyen-Orient, «il ne fait aucun doute que ces changements n’ont pu être entrepris qu’avec l’assentiment d’une nouvelle génération d’officiers, pressés eux aussi d’en finir avec les anciens, embourbés dans leurs querelles internes et incapables d’assurer la sécurité du pays». De l’avis de nombreux observateurs, ce «coup de force» aurait préalablement reçu l’aval des États-Unis, dont l’aide annuelle s’élève à plus de 2 milliards de dollars – dont 1,3 pour les militaires. «Ce n’est certainement pas une coïncidence si l’annonce a été faite peu de temps après la visite au Caire de la secrétaire d’État américaine, Hillary Clinton, et du secrétaire à la Défense, Leon Panetta», remarque Saïd Sadek.

Des nouveaux arrivants, on ne sait que peu de chose, à part leur prédisposition à cohabiter avec Mohammed Morsi. Nommé à la tête du portefeuille de la Défense, l’ex-chef des renseignements militaires, le général Abdel Fattah al-Sissi, serait un proche de la Confrérie. «C’est un homme qui partage la mentalité des Frères. Je me souviens d’avoir eu une conversation avec lui, l’année dernière, dans laquelle il ne cessa de mettre l’accent sur la composante islamique de notre société», confie Emad Gad, chercheur au centre al-Ahram pour les études stratégiques et politiques du Caire. Le général Sedki remplace, pour sa part, Sami Annan à la tête de l’état-major. Déterminé à gagner des points parmi les jeunes cadres de l’armée, Morsi a d’ores et déjà promis à ses deux nouveaux interlocuteurs d’envisager une augmentation des salaires des soldats.

Dans le cadre de ce vaste remaniement, le président a également su habilement se débarrasser du chef des services de renseignements militaires, ainsi que des chefs de la marine, de l’aviation et de la défense aérienne, en leur garantissant des contreparties lucratives, comme la direction du canal de Suez, une des premières ressources de revenus du pays.

Quant à Tantaoui – «un homme isolé, épuisé et vieillissant», selon Mohammed Soudan -, il aurait été mis devant le fait accompli, mais se serait résigné à accepter une sortie honorable en recevant les plus hautes décorations égyptiennes et en héritant du titre de «conseiller de la présidence». À une condition, sans doute: que la future Constitution, en cours de rédaction, garantisse à l’ex-maréchal de 76 ans l’immunité pénale dont les militaires bénéficient actuellement. «Mohammed Morsi cherche la stabilité du pays, pas la revanche», concède ce membre bien informé de la Confrérie. Autrement dit: les sévices infligés par l’armée aux activistes et la répression des manifestants lors de la révolution – dont la mort de certains sous les balles des militaires – pourraient tristement passer aux oubliettes. Ces «garanties» laissent à penser que loin d’avoir liquidé le pouvoir militaire, Morsi s’est contenté de le «renouveler». «L’armée garde son influence et ses privilèges… Dans le fond, on se retrouve dans la même configuration qu’à l’époque de Moubarak: ne vous mêlez pas trop de politique, et nous ne toucherons pas à vos intérêts économiques», remarque Emad Gad.

Prochain bras de fer

De quoi faire déchanter les libéraux, grands perdants de la présidentielle, et préoccupés par les nouveaux pouvoirs du président. «On est en train de se diriger vers une dictature frériste», s’alarme Tewfik Aclimandos, chercheur au Collège de France, pour qui la prise du pouvoir législatif par le président, qui détient déjà l’exécutif, lui confère des «prérogatives plus importantes que Moubarak». Ce spécialiste de l’Égypte en veut pour preuve les premiers coups de ciseaux imposés aux médias égyptiens: la fermeture de la télévision al-Faraeen, accusée d’incitation au meurtre du chef de l’État, la suspension d’al-Doustour pour «insultes contre le président» et la censure d’éditoriaux critiques envers la Confrérie dans les colonnes du journal étatique al-Akhbar. Pour lui, «de nombreux signes indiquent que Mohammed Morsi reste à la botte de Khairat el-Shater, le “cerveau” des Frères musulmans». Échaudées par les éternels jeux d’alliance et de trahison entre Frères et armée, et concernées par l’avenir de leur pays, les factions libérales cherchent aujourd’hui à se ressaisir. «Pendant la campagne présidentielle, leurs divisions leur ont causé du tort. Elles doivent tirer les leçons de leur échec aux élections. Actuellement, les concertations vont bon train pour former une coalition solide pour les prochaines élections législatives (prévues après l’adoption de la nouvelle Constitution, NDLR), et pour se frayer un chemin entre islamistes et militaires», explique Emad Gad, au fait de ces tractations. Le prochain bras de fer de Mohammed Morsi se jouera-t-il avec les libéraux?

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