Syrie : la fin des dictatures
Paru dans Le Figaro, le 20 Juillet 2012
Par Ran Halevi

TRIBUNE – Pour Ran Halevi, directeur de recherche au CNRS, l’achèvement de la crise syrienne est devenu une urgence humanitaire autant que politique.
Mais depuis la mort de Hafez el-Assad, dont l’héritier ne possède ni le tempérament ni les compétences, le système commençait à se corroder. Gagné par la corruption, il perdait l’espèce d’agilité despotique qui tenait jusque-là les Syriens si bien en lisière, mais sans rien abandonner de sa férocité. Quand le printemps arabe finit par gagner la Syrie, Bachar el-Assad lui a donc appliqué d’emblée les vieilles recettes éradicatrices. Des adolescents ayant inscrit sur un mur de la ville de Deraa un appel à la chute du régime, ils étaient aussitôt arrêtés et sauvagement torturés «pour l’exemple». À la manifestation qui s’ensuivit, le gouvernement allait répondre par une vaste tuerie. Mais cette fois, au lieu d’étouffer l’agitation, il allumait un incendie qui n’est pas près de s’éteindre.
On oublie souvent en effet que le «printemps syrien» avait débuté comme une protestation civile spontanée, pacifique, animée d’une profonde aspiration à la liberté. Il fallait beaucoup de courage aux milliers de personnes qui osaient braver la peur et sortir manifester, en sachant que cet acte mettait littéralement leur vie en péril ; en ignorant surtout la portée que pouvait avoir leur geste face à une machine répressive déjà à l’œuvre. Pendant des mois, cette révolte est restée non-violente: c’est le gouvernement qui l’a entraînée sur la voie d’une guerre civile, avant que des groupes islamistes étrangers s’en mêlent à leur tour.
Le régime de Bachar el-Assad est voué à disparaître, parce qu’il s’est enfermé dans une lutte mortelle avec une large partie de la société: il n’a d’autre issue à offrir que son improbable survie, alors qu’il a perdu toute espèce de légitimité, qu’il est incapable de se réformer et que, l’eût-il envisagé, toute parcelle de liberté concédée aurait été utilisée pour mieux le combattre. Il a aussi de plus en plus de mal à se protéger, comme le montre la toute récente attaque suicide, au centre névralgique de Damas, contre le ministre de la Défense et son adjoint, le propre beau-frère du président.
Malgré ce coup spectaculaire, qui n’est assurément pas le dernier, l’appareil militaire syrien, peuplé essentiellement d’alaouites, est loin d’avoir épuisé ses redoutables ressources, même éprouvé par le repli forcé de plusieurs zones, les défections toujours plus nombreuses, les attentats démultipliés et la résilience populaire. La Syrie est prise aujourd’hui dans un cycle infernal qui risque non seulement de déliter le pays, mais encore d’embraser le Liban voisin et de rompre la trêve observée depuis quarante ans avec Israël. Les récents rapports sur un transfert secret ordonné par Assad des considérables stocks d’armes chimiques ne font qu’ajouter aux alarmes.
La fin de la crise syrienne est devenue une urgence humanitaire autant que politique. Plus Assad a les mains libres pour suivre sa pente meurtrière et moins il deviendra possible de préserver l’intégrité territoriale de la Syrie et son fragile équilibre interethnique. Il existe d’autres moyens qu’une intervention militaire directe pour faire plier le dictateur de Damas. Ils consistent à conjuguer des sanctions diplomatiques, des représailles économiques et des pressions militaires ; lesquelles nécessitent l’aval du Conseil de sécurité, autant dire l’accord de Moscou, qui le refuse toujours.
Pour les Russes, la Syrie constitue un atout stratégique inappréciable dont ils répugnent à abandonner les bénéfices — une présence militaire au port de Tartous, leur unique accès à la Méditerranée, sans parler des très lucratives fournitures d’armes, qui se poursuivent d’ailleurs. Croient-ils encore à la fortune de leur allié? Le jugent-ils en mesure d’imiter leurs «exploits» en Tchétchénie qu’ils ont transformée en un vaste cimetière?
Le parti de Moscou ne paraît aujourd’hui guère tenable. Son soutien à Damas lui attire déjà l’animosité des États sunnites. Et si la guerre civile s’éternisait, ses lendemains risquent de se révéler peu amènes pour les protecteurs intraitables du dictateur déchu. Le temps est venu d’en accélérer la chute, sinon pour des raisons humanitaires — ce serait visiblement trop leur demander — du moins par clairvoyance politique.
Ran Halevi est également professeur au Centre de recherches politiques Raymond Aron.